Rencontre avec Brigitte Chevet à l'occasion de la tournée du "Village qui voulait replanter des arbres"
Léa Le Gentilhomme exerce un nouveau métier, celui de technicienne bocage : elle replante des haies sur le territoire de la Roche aux fées, en Sud Bretagne. Des haies massivement arrachées il y a 50 ans, lors du remembrement. Décidé pour favoriser l’agriculture moderne, intensive et mécanisée, il a radicalement transformé la campagne française : trois arbres sur quatre abattus, le cycle de l’eau, des sols et de la biodiversité bouleversés. À travers le travail de Léa et du village de Martigné- Ferchaud, ce film raconte la nécessité actuelle à replanter, et ses difficultés. La profession agricole est-elle prête à retrouver ses haies ? Un bel exemple raconté à la manière d'un conte, sur un sujet essentiel.
Dans le village qui voulait replanter des arbres, on suit le parcours de Léa, technicienne bocage à Martigné-Ferchaud au sud de Rennes. Pourquoi as-tu décider de t’intéresser à ce territoire et à faire de Léa ton personnage principal ? Je cherchais une commune qui puisse être un bon point de chute pour moi, avoir un·e technicien·ne bocage intéressant·e, sympa, qui accepte d’être filmé·e, un maire qui m’ouvre ses portes, une commune agricole avec beaucoup de fermes si possible, pour avoir beaucoup d’interlocuteurs. Cerise sur le gâteau, Martigné-Ferchaud avait un remembrement assez récent par rapport à d’autres communes (années 1980) et ça voulait dire que les gens qui avaient fait le remembrement étaient encore en vie. Les planètes se sont alignées sur Martigné-Ferchaud pour que j’aille tourner là-bas car c’était idéal. Cerise sur le gâteau supplémentaire, aux Archives départementales, j’ai trouvé toutes les archives du remembrement et je ne pense pas que ça soit le cas pour toutes les communes. J’ai pu documenter précisément ce qui s’était passé sur cette commune là, qui est tout à fait dans la moyenne de ce qui s’est fait à l’époque.
Quel est ton lien à l’archive dans ta filmographie ? Penses-tu que l’étude des archives puisse nous éclairer sur la société actuelle ? Mais oui ! C’est une matière extraordinaire l’archive car ça fixe les choses, ça fixe une époque. Quand on a trente, quarante, cinquante ans de recul, c’est extraordinaire. Tout de suite on voit ce qui n’est plus raccord avec notre époque, ce que les gens pensaient, comment ils raisonnaient, comment ils parlaient. J’ai fait beaucoup de films avec de l’archive. C’est une super matière, j’adore ça !
Dans le village qui voulait replanter des arbres, on voit beaucoup de cartes IGN anciennes, c’est un matériau sur lequel tu as travaillé ? J’ai découvert qu’à l’IGN ils avaient documenté par vues aériennes photographiques tout l’état du bocage dans les années 1950/1960. On pouvait faire une comparaison avant / après puisqu’on a les mêmes documents actuels. D’ailleurs l’IGN a créé un site qui s’appelle « remonter le temps » où n’importe qui peut entrer le nom de sa commune et visionner les photos noir et blanc années 50 et celles d’aujourd’hui. Là c’est stupéfiant car on voit comment le bocage a évolué, les vergers qui ont disparu, les rivières qui ont été redressées. Tout ce que le remembrement a créé.
Dans les personnes que tu as interviewées, est-ce que tu as des gens qui t’ont parlé de l’impact psychologique de la disparition d’un paysage ? C’est un terrain sur lequel je n’ai pas du tout voulu aller parce que je m’en suis tenu aux faits. L’histoire du remembrement ne prend pas un temps énorme dans le film. C’est surtout la replantation actuelle que j’ai filmée et en flashback quelques épisodes du remembrement. Je ne voulais pas du tout aller sur le terrain psychologique car je le trouve plus complexe, plus mouvant, plus particulier et je voulais rester sur les choses indiscutables. Je ne voulais pas rentrer dans le jugement de valeurs par rapport aux paysans. Je voulais rester relativement neutre. Ce remembrement, il a été décidé avant tout par l’État, par des moyens étatiques et financé par l’État. Les paysans l’ont subi. Même si on peut critiquer ce remembrement, parce qu’il a été vraiment excessif, je ne voudrais pas qu’on fasse porter le chapeau à certains paysans ou agriculteurs actuels. C’est effectivement un traumatisme qui a existé dans les familles, dans beaucoup de villages, qu’on a très peu exprimé. Dans tous les débats que je fais actuellement en accompagnant le film, je demande aux gens qui sont d’origine agricole si c’était un sujet de discussions. En fait, il y a un énorme tabou autour de cette histoire. Je n’ai pas voulu faire de traitements subjectifs ou psychologisants. Les gens peuvent méditer par eux-mêmes. Je voulais m’en tenir aux faits pour être tout à fait indiscutable sur ce que je faisais. Je ne sais pas si c’est la bonne chose, il y a d’autres approches certainement. Les gens me disent que le film est respectueux du monde agricole. Pour moi c’est important, très important. Je ne veux pas arriver en accusatrice surplombante, l’urbaine qui vient donner des leçons au monde agricole.
Existe-t-il certaines spécificités ou similitudes à Martigné-Ferchaud concernant le bocage par rapport au reste de la Bretagne ? C’est une commune plutôt représentative de ce qui s’est fait, trois arbres sur quatre arrachés, c’est à peu près la moyenne nationale et ce qui s’est fait en Bretagne. Même si selon les communes c’est très variable. Il y a des communes qui ont remembré dans les années 1960 où il n’y a plus rien. D’autres qui ont résisté par rapport à tout ça. Martigné c’est un peu dans la moyenne avec un remembrement un peu plus tardif, ce qui n’a pas empêché qu’on retrace les rivières bien droites. C’est un truc que j’ai appris en travaillant sur ce film. 90 % des rivières du département passées à la pelleteuse… C’est incroyable ce qu’ils ont fait, je ne le savais pas. Ça a eu comme conséquence de détruire toutes les rivières à poissons, d’accélérer considérablement le cycle de l’eau, c’est un vrai massacre en fait. Ce n’est pas étonnant qu’aujourd’hui on ait des problèmes sur la qualité de l’eau, sur la perte de productivité au niveau de la terre, des problèmes d’inondation. Aujourd’hui beaucoup de choses commencent à être des conséquences visibles de ce qui s’est fait il y a 40 ou 50 ans.
Est-ce qu’on peut dire que tu es une habituée du Mois du doc ? Disons que ça fait longtemps que je fais des documentaires. J’ai vu le Mois du doc commencer en Bretagne, naître. Je me souviens de projections à Brasparts, pour parler du Finistère, où j’ai fait le premier Mois du doc avec un film tourné pas loin de là. J’ai beaucoup de souvenirs formidables. Mes films, ce sont des films de télévision, quand ils passent à la télé, il ne se passe pas grand-chose ! Pour nous, c’est hyper important d’aller au contact du public, de pouvoir échanger, faire connaître notre métier, sentir si on est juste ou pas.